Lettre d'Amour à Racine

10/10/2026
La scène des pagnes-racines

Un spectateur anonyme déclare sa flamme aux treize comédien·nes amateur·es de Racine : Il y a des spectacles que l'on applaudit. Et puis il y a ceux auxquels on a envie de déclarer son amour. Le vôtre est de ceux-là.

« Vous en ressortirez différent » avait prévenu l’un des deux metteurs en scène. Habitué des salles de spectacle et à la confiance du milieu culturel, je prenais cette mise en garde comme une formalité discursive pour donner confiance à ses troupes, nullement comme une affirmation ancrée en lui. 24 heures plus tard, mon cœur et mon âme ne sont toujours pas redescendues de la lévitation émotionnelle provoquée inopinément par ces treize comédiens supposément amateurs. 

Intrigué par le sujet et le projet, je me suis rendu ce jeudi au Centre Culturel de Mouscron dans le but de découvrir ce que des gens venus d’horizons aussi différents – en termes d’âge, d’origines sociales, culturelles, géographiques, peut-être même religieuses - auraient à me dire sur les racines qui les relient. Mais ce que j’ai vécu dépasse l’entendement – du moins le mien. Comme si l’utopie rêvée par Hardt et Négri dans Multitude s’était incarnée 90 minutes durant : L’expérience d’un monde commun comme espace d’émergence des singularités où nait une dépendance réciproque dans laquelle chaque individu accepte que son existence soit liée, affectée par celle des autres. Le lien qui se forme dans cette reconnaissance mutuelle de la vulnérabilité de l’Autre. Une multitude qui exprime une capacité à créer du commun au-delà de toutes leurs disparités, une force qui n’efface pas les différences mais réussit l’exploit de les sublimer.  J’ai un peu adapté leurs dires au moment, je l’avoue. Mais bordel, je ne me remets pas de cette claque d’amour et de beauté aussi puissante que tendre dispensée par cette troupe amateure. Alors, là maintenant, j’ai besoin de vous déclarer ma flamme : 

Il y a des spectacles que l'on regarde, et d'autres qui, doucement, presque à notre insu, nous regardent à leur tour. Des spectacles qui nous ouvrent une porte sur l'intimité des autres et finissent par nous ramener à la nôtre. Celui-ci est de ceux-là.

À travers vos treize voix, vos treize histoires, vos treize façons d'habiter le monde, les racines se révèlent dans toute leur complexité. Elles sont terre promise ou terre perdue, mémoire heureuse ou blessure vive, héritage que l'on chérit, que l'on questionne, parfois encore que l'on tente, toute une vie durant, de retrouver. Elles sont ce qui nous constitue, ce qui nous entrave, ce qui nous relie. Et pourtant, derrière cette pluralité de regards, quelque chose converge, quelque chose nous rassemble : l'amour, la transmission, et cette vulnérabilité que vous faites force. Comme si, en acceptant de nous montrer vos fêlures, vous nous rappeliez que ce sont peut-être elles qui nous permettent de tenir toutes et tous ensemble.

Car il y a, dans votre manière de vous livrer, une honnêteté brute, presque vertigineuse. Rien ne semble chercher à embellir la douleur, rien ne cherche à la dissimuler non plus. Vous la donnez à voir, à entendre, à ressentir. Et vous lui opposez, non pas l'oubli, mais la beauté. 

Les récits se succèdent, singuliers, irréductibles, et pourtant si profondément humains. L'une nomme l'excision de front, avec une fierté qui force le respect, et fait de son histoire un combat. Un autre nous ramène à une enfance auprès d'un grand-père, dans une Bruxelles rêvée, où la mémoire semble avoir conservé la douceur des choses précieuses. Une autre encore nous confie sa traversée du désert ou de la mer, et ce bijou laissé par sa mère, fragment d'amour emporté avec soi que ni la mort, ni l'exil ne peuvent entièrement effacer – et je pourrais m’étendre sur chacun des récits mais on n’en finirait pas. Et dans chacun de ces fragments, il y a bien plus qu'un récit individuel, ce sont des mondes entiers, des héritages, des absences, des présences qui continuent de nous habiter longtemps après avoir disparu.

Vous nous invitez ainsi à déplacer nos certitudes, à élargir les frontières de nos imaginaires, à repenser cette étrange et essentielle question de l'appartenance. Où commence-t-on ? Où appartient-on ? Est-ce dans une terre, un collier, une langue, un être aimé, une tasse, un visage, un passeport, une époque, un souvenir ? Dans ce que l'on nous transmet, ou dans ce que l'on choisit de transmettre à son tour ? Peut-on avoir plusieurs racines, appartenir à plusieurs lieux, porter en soi des terres qui ne se sont jamais rencontrées, que nous n’avons jamais connues ? Et si nos racines n'étaient pas seulement derrière nous, mais aussi devant nous, dans ce que nous décidons de faire pour les arroser ensemble.

Puis, pour moi, le moment qui m’a le plus bouleversé, vient ce moment où vous défilez toutes et tous, vos « pagnes-racines » posés fièrement sur les épaules. Et là, soudain, les mots deviennent presque superflus. Il y a ces regards, ces postures, ces corps, ces présences. Il y a cette beauté spectaculaire, presque irréelle, qui n'a plus besoin de s'expliquer. Chacun et chacune avance avec son histoire, sa dignité, sa singularité, et pourtant, dans cette succession de silhouettes, quelque chose d'infiniment collectif prend forme. Treize individualités, treize mondes, treize façons de porter ses racines, réunis dans un même mouvement. Vous ne cherchez plus à nous expliquer ce que signifie appartenir, vous nous le faites ressentir. Et c'est peut-être là que réside la magie la plus rare du théâtre, dans cet instant où un geste dit davantage que mille discours, où une présence suffit à faire vaciller nos certitudes, où la beauté devient une langue que nous comprenons sans avoir besoin de la traduire.

Alors, à vous treize – vous quinze incluant vos deux metteurs en scène exceptionnels -, j'ai envie de dire merci. Merci pour ce que vous donnez à voir, mais plus encore pour ce que vous nous autorisez à ressentir. Merci pour votre courage, votre beauté, votre élégance, votre force et cette tendre poésie qui fleurit jusque dans les récits les plus douloureux. Merci de nous rappeler que la vulnérabilité n'est pas le contraire de la force, que la mémoire peut devenir un élan, que la douleur n'épuise jamais la beauté d'une vie, et que nous avons besoin les uns des autres pour apprendre à habiter le monde.

Il y a des spectacles que l'on applaudit. Et puis il y a ceux auxquels on a envie de déclarer son amour. Le vôtre est de ceux-là.